L'autre carnet de Jimidi

Ce que je trouve sur l'architecture ronde (et ce qu'elle m'inspire…)

Ecocapsule – Nice Architects, et autres retours à la matrice

Ecocapsule - Nice architects - photo 04

Si l’on devait tracer une ligne de partage claire entre tous les bâtiments présentés sur ce carnet, elle laisserait d’un côté ceux pour lesquels le recours aux formes rondes est dicté par des préoccupations esthétiques – disons les exercices de style, et de l’autre, des réalisations porteuses d’un discours sous-jacent, d’une nécessité intime de l’architecte, dès lors guidé non par la seule préoccupation de remplir au mieux le cahier des charges de son client, mais par également par ses nécessités intérieures, l’appel de ses forces créatrices profondes, ce en quoi il croit. Disons son désir de s’exprimer, pour faire court.

De ce côté là de la ligne de front, on entendrait dans beaucoup d’exemples cités ici, sans trop chercher, l’appel lancinant du retour à la matrice, ce lieu chaud, protecteur et nouricier, où rien ne peut nous arriver. Notre oeuf à roulettes du jour est bien garé à cet endroit de nos profondeurs, en compagnie de « L’œuf-maison de Dai Haifei » , le « Blob VB3 de l’Agence dmvA », le « Roll-it », mais on pourrait également ranger sur le même parking, des caravanes, des intérieurs de bateaux, des aménagements de studios urbain et d’autres exemples de cocons minimalistes se présentant comme auto-suffisants.

En revanche, on retrouvera quelque soit les lignes de partage, une préoccupation commune à bien des objets architecturaux, celle de s’inscrire dans l’air du temps. Dès lors, certaines réalisations paraissent à la fois intemporelles, en ce qu’elles semblent guidée par des composante irréductibles de l’âme humaine, comme se protéger, se rassembler – on en trouvera des avatars à toutes les époques – et pourtant contemporaines, parées à ce titre de tout ce qui fait l’époque, mais qui apparaît un peu plaqué pour être commercialisable.

Ecocapsule - Nice architects - photo 06

Notre œuf frais du jour n’échappe pas à cette contrainte. Aujourd’hui, le politiquement désirable et potentiellement vendeur exige de l’écologie ? Tapissons notre œuf-matrice de panneaux solaires et greffons lui une éolienne. On s’en fout, ça reste un œuf.

C’est avec le recul du temps qu’apparaît le mieux ce « décalage » (pour ne pas dire ce grand écart) entre les nécessités intimes, ces forces créatrices profondes de l’homme de l’art, l’artiste, l’architecte et l’air du temps, celui que respirait la mode de son époque mais qu’il respirait aussi.

Je pense inévitablement (l’article est encore frais dans ma tête) à cette invraisemblable « colonne détruite » du désert de Retz. Concernant ce bâtiment, si on a du mal à imaginer ses ressorts profonds (j’ai des hypothèses. Elles seraient trop longues ici) on prend immédiatement dans la tronche le décalage temporel évoqué plus haut. Ce bâtiment nous apparaît fou, cinglé, barré, mais c’est bien parce que l’air de son temps ne souffle plus entre nos deux oreilles. Il n’est compréhensible qu’avec sa mode. À défaut, ne reste que sa folie.

Jaques Beufé - Habitat de loisir - Photo 02 Jaques Beufé - Habitat de loisir - Photo 01

Pathétique, mais presque, et plus proche de notre œuf du jour, la très malheureuse tentative d’Habitat de Loisirs modulable et flottant de Jacques Beufé, ci-dessus, dont je n’ai pas du tout l’intention de me moquer ; sa démarche et son échec me touchent énormément. Un simple clic sur la rubrique « Prefab/plastic houses » de l’excellent blog « As tu déjà oublié ? » donnera une bonne idée du contexte. Deux mots du blog et de l’époque concernée :

« As tu déjà oublié ? » se présente comme une tentative réussie d’inventaire architectural des années 50, 60 et 70 et la non moins fascinante rubrique « Prefab /plastic houses » nous replonge dans une époque d’exploration et d’exploitation tous azimuts d’idées dont certaines font encore nos beaux jours. Et d’autres, pas du tout.

Dans les idées encore actuelles, qu’on retrouve dans notre air du temps et dans notre œuf frais du jour – il ne l’est donc pas tant que ça : le fabriqué opposé au construit. Cette idée est à la fois simple et dévastatrice, en ce qu’elle remet fondamentalement en cause le mode de production de nos habitats. On pourrait l’énoncer ainsi : « Puisque nos maisons, nos bâtiments, sont des objets, ne pourraient ils pas sortir de nos usines, comme d’autres objets, prêts à l’emploi ou en pièces détachées ? »

Il peuvent. J’allais écrire « ils pleuvent » tant, sur « As tu déjà oublié ? » les exemples en sont nombreux. L’Habitat de loisirs modulable et flottant de Jacques Beufé en est un parmi beaucoup d’autres. On comprend bien pourquoi et comment les nouveaux matériaux, résine, plastique, fibre de verre ont pu, rencontrant les nouvelles technologies industrielles des années 60, provoquer une telle effervescence : par leur nouveauté même.

On voit également pourquoi tout ça s’est écroulé, restant quasi sans lendemain. (On chercherait en vain, dans notre paysage quotidien, quelque chose ressemblant de près ou de loin à ces Tuperware habitables. Sont passé où ?) À mon avis, ils ont été ratatinés par les chocs pétroliers et par leurs gros, gros inconvénients, tout à fait perceptibles chez Jacques Beufé, puisque qu’il les cumule quasi tous :

Isolation zéro. La mince peau en plastique ne protège de pas grand-chose et surtout pas du soleil. Ça doit bastonner ni peu ni trop là-dessus et du coup, là-dessous. Au froid : pas mieux. L’isolation phonique étant également nulle, la pluie doit tambouriner à vous rendre dingue ; la grêle, je t’en parle même pas.

La flottabilité apparaît comme une grande et belle mauvaise idée. Vivre au bord de l’eau, sur l’eau, peut séduire, sans même évoquer le liquide amniotique et nul doute que Jacques Beufé trouverait aujourd’hui dans le réchauffement climatique et la montée des océans un argument supplémentaire pour soutenir son projet. Oui, mais non. Sa proposition n’a pas vocation à se déplacer, elle n’est pas carénée pour, elle flotte à l’amarre mais reste sensible au clapot, à la moindre vague et au vent. On souhaite à ses habitants d’avoir le cœur bien accroché et de ne pas être sensible au mal de mer. De plus et à moins qu’il ait prévu un lest, quand tout le monde est d’un seul côté, ça doit pencher et si quelqu’un bouge, tout le monde en profite.

Les raccordements aux réseaux restent un problème, d’ailleurs partagé par beaucoup de ces propositions. Notre œuf promet un an d’autonomie. Heu… T’as une idée de ce que produisent deux personnes comme eaux usées et déchets organiques en un an ? On espère, sans trop y croire, que la solution de Jaques Beufé ne consiste pas simplement à évacuer tout ça dans la flotte. Problème lié au raccordement : le transport. Si le « On peut les installer partout » suppose l’accessibilité en semi-remoque, c’est un « partout » très relatif.

Jaques Beufé - Habitat de loisir - Photo 03

Le vieillissement reste également un problème, parfaitement visible sur les photos témoignant de l’état actuel des modules. Certes, ils n’ont peut-être pas été entretenus depuis le décès de leur créateur en 2000 et peut-être pas été conçus pour durer quarante ans, mais tu voudrais passer une nouvelle couche d’antifouling sous la coque, tu fais comment ?

Mais au delà de leurs défauts structurels, le principal fossoyeur de ces néo-matrices reste sans doute ce qui « fait maison » en nous. Quand on demande à un gamin, même urbain, même habitant au énième étage d’une tour, de dessiner une maison, il pose un toit triangulaire sur un rectangle, ajoute une porte, des fenêtres à volets et une cheminée, droite ou penchée selon son âge. Si on demandait à un étasunien ce qui fait maison pour lui, on aurait sans doute le porche et la cheminée en pierre. Tout ça pour dire que le marché, c’est à dire ni vraiment toi, ni précisément moi, mais un peu tout le monde y compris nous, n’imagine pas habiter idéalement ailleurs qu’en maison individuelle, celle-ci devant nécessairement rassembler un maximum d’atavismes culturels locaux et bon nombres d’impératifs de mode. Et la mode, en matière d’habitant, en ce moment, n’est pas du tout un facteur de progrès mais plutôt de conservatisme pour ne pas dire de régression. On veut des maisons à énergie positive, mais avec grenier et toit de chaume. Bardeaux de bois possible sur demande.

Le « loisir », nous rend plus perméable à l’habitat temporaire. On accepte alors plus facilement de se dépouiller de nos exigences en dur comme de nos habits l’été et de nos marqueurs sociaux sur la plage. C’est ce qu’à tenté Jacques Beufé, c’est ce que tente l’éco capsule, posée sur des paysages de rêve et sous des cieux qui ne le sont pas moins.

J’avoue ma grande tendresse pour ces tentative, ou plutôt, ces tentations régressives, même si ma maison idéale n’a rien à voir avec un caisson d’isolation sensorielle. J’aime tout particulièrement la proposition de Jacques Beufé de nous faire habiter, pour des vacances ou seulement pour des lendemains qui chantent, dans un habitat dont on retrouvera intactes certains principes dans les trous de hobbit, et même les maisons bulles et dont le prototype le plus connu (sans doute parce que le plus diffusé) reste « La Futuro« .

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Ecocapsule - Nice architects - photo 01 Ecocapsule - Nice architects - photo 02

Sources :

Le site de l’agence Nice Architects, ayant conçu l’Ecocapsule. Les illustrations viennent de là.

Lire aussi l’article de La Libre Belgique : « La maison écologique qu’on emmène partout »

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2 commentaires sur “Ecocapsule – Nice Architects, et autres retours à la matrice

  1. ô2lys
    2 octobre 2016

    Merci pour vos articles et pour votre travail de recherches…insolite et très original! Pour info à Saint-Nazaire (44) existe le Palais des sports grandiose de1963 en forme de soucoupe volante….à découvrir!

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    • Jimidi
      2 octobre 2016

      Eh eh ! J’y fonce ! Merci de l’info, merci de votre visite et bravo pour votre carnet.

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Cette entrée a été publiée le 16 septembre 2015 par dans Architecture ronde, et est taguée , , , , , , , , .
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